Katharine Graham, l’aventure du Washington Post

Nous choisissons de donner à ce 3ème épisode de notre saga de l’été, une tournure féminine. Nous vous présentons le parcours de l’une des patronnes de presse les plus charismatiques : Katharine Graham. Steven Spielberg, à travers son très bon film « Pentagone Papers », avait réussi à aider le grand public à se souvenir, ou à découvrir pour les plus jeunes, les grands accomplissements journalistiques réussis par l’équipe du Washigton Post, sous l’égide de Katharine Graham. Notre article, inspiré de l’excellent ouvrage de William Thorndike « Les Outsiders », axe la présentation sur les réussites de cette grande dame en tant que dirigeante d’entreprise.

C’est après la mort tragique de son mari qui s’est suicidé en 1963, que Katharine Graham se trouva propulsée au poste de PDG de la Washington Post Company, et elle n’y était pas du tout préparée… Katharine avait 46 ans et était mère de quatre enfants. Elle n’avait plus travaillé régulièrement depuis près de 20 ans. Elle s’est ainsi retrouvée, du jour au lendemain, à la tête de l’un des groupes de presse les plus puissants de la planète, à une époque où, aucune autre femme ne dirigeait une entreprise du Fortune 500…

Sous la direction de Phil, le défunt mari du Katharine, la compagnie s’était fortement développée et elle détenait un portefeuille d’actifs dans les médias comportant notamment le Washington Post lui-même, le magazine Newsweek et quelques stations de télévision locales.

Graham a très rapidement réussi à imposer son propre style et à marquer le Post de son empreinte.  Sa première décision marquante et qui s’avéra par la suite être cruciale, fut le remplacement de l’inamovible Russ Wiggins au poste de rédacteur en chef du Post. Son remplaçant : un jeune assistant-rédacteur de Newsweek, âgé de 44 ans, relativement inexpérimenté mais plein d’audace, Ben Bradlee. Dans une époque où les changements politiques et culturels étaient de plus en plus nombreux et radicaux (fin des années 1960), Graham avait compris qu’elle avait besoin d’un rédacteur en chef qui soit davantage à l’écoute de cette jeunesse montante. Bradlee lui donnera raison et prouvera qu’il était un rédacteur en chef audacieux et intuitif. Il parvint en effet, à mener le journal à travers les nombreux épisodes glorieux qu’a connu le journalisme durant les années 1970.

En 1971, le journal se retrouva au cœur de la crise des « Pentagone papers » qui donnait au Post, l’opportunité de publier un document très controversé reprenant une évaluation du Pentagone à propos de l’implication politique et militaire des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam. Cet épisode eut un écho grandiose pour le journal. Malgré la très forte pression et les menaces exercés par l’administration américaine de l’époque, Katharine Graham fit le choix de publier les Pentagone Papers. L’un des plus grands coups journalistiques du XXème siècle.

En 1972, le Washington Post, avec le soutien inconditionnel de Graham, lança une enquête approfondie sur des supposées irrégularités qui auraient été commises dans la campagne des Républicains aux élections. L’enquête menée par Bradlee et deux jeunes journalistes d’investigation, aboutit au scandale du Watergate et à la démission de Richard Nixon en 1974. Ce superbe coup journalistique allait valoir au Post, le prix Pulitzer.

En 1974, un nouvel investisseur parfaitement inconnu à l’époque, commença à cumuler des actions de la Washington Post Company jusqu’à atteindre près de 13% du capital. Contre l’avis des membres de son conseil d’administration et la méfiance de son ami, le célèbre banquier d’affaire André Meyer, Graham rencontra ce nouveau venu, un certain Warren Buffett…  Elle perçut très rapidement les compétences extraordinaires de ce jeune investisseur quarantenaire et l’invita à rejoindre son conseil d’administration. Une forte relation naquit entre ces deux grands personnages. Une relation win-win : Graham ouvrit les portes de la haute société américaine à Buffett, et Buffett devint le mentor de Graham dans les affaires… Dans sa biographie officielle « L’effet boule de neige », W.Buffett consacre d’ailleurs un long passage pour décrire sa relation avec Katharine Graham.

C’est donc à cette époque, après avoir trouvé son nouveau coach, que Katharine Graham commença à démontrer ses fortes compétences en matière d’allocation de capital.  Elle entreprit d’abord, un rachat offensif de ses propres actions. Au cours des années suivantes, elle eut l’occasion de racheter presque 40% des actions de l’entreprise à des prix imbattables.

Durant la seconde moitié des années 1970 et malgré toutes les réussites évoquées précédemment, Graham voyait toujours un point faible dans son organigramme qu’elle ne parvenait pas à combler. Les marges opérationnelles dégagées par sa compagnie étaient parmi les plus faible du secteur. Après quatre tentatives infructueuses, Graham parvint finalement à dénicher une grosse pointure pour le poste de Directeur des Opérations, Dick Simmons. Ce dernier, occupait le même poste chez une autre compagnie de médias diversifiés. Il ne perdit pas de temps à rationaliser les unités opérationnelles de la Washington Post Company. Son arrivée inaugura une nouvelle ère d’augmentation massive de la rentabilité du groupe.

Durant la récession du début des années 1990, quand les concurrents du Post surendettés, furent forcés à l’inaction, la compagnie devint particulièrement acquéreuse profitant de prix dramatiquement réduits pour acheter de manière opportuniste des entreprises du secteur du câble, des stations de télévision en sous-performance et quelques affaires dans le domaine de l’éducation. Quand Katharine prit sa retraite de présidente en 1993, la Washington Post Company était devenue de très loin, l’entreprise de presse la plus diversifiée du secteur, tirant près de la moitié de ses revenus de sources extérieures au secteur de la presse. Cette diversification positionna parfaitement la compagnie pour continuer à surperformer ses concurrents et pour mieux résister à la crise à venir que connaitra le secteur de la presse, avec le développement d’internet.

Au bout du compte cette PDG néophyte, a laissé un héritage journalistique et financier qu’enviraient nombre de ses pairs, et elle est parvenue à développer sa compagnie avec du style et beaucoup de panache. Son parcours prouve, une fois de plus, que pour un grand dirigeant, le choix des personnes qui l’entourent est d’une extrême importance. Un bon dirigeant doit en effet, avant tout, savoir s’entourer pour créer une équipe complémentaire et efficace. Graham a dans cette matière, excellé, en faisant des choix justes et tout à fait non conventionnels.

Depuis l’introduction en bourse de son entreprise en 1971, jusqu’à l’époque où elle en quitta la présidence en 1993, le rendement annuel composé de la Washington Post Company a atteint le niveau extraordinaire de 22,3%, soit 18 fois mieux que le S&P 500 et 6 fois mieux que ses concurrents du secteur.   

Katharine Graham
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